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Les baguenaudées de Saint Fiacre au Pays de Bélâbre
Les baguenaudées de Saint Fiacre au Pays de Bélâbre
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Les baguenaudées de Saint Fiacre au Pays de Bélâbre
Les baguenaudées de Saint Fiacre au Pays de Bélâbre
 
Sans doute est-ce pour sauver l'église de Nesmes qu'un conseil municipal décida de la transformer en château d'eau voici une cinquantaine d'années, une réserve d'eau pour les habitants qui a fait de Nesmes une rareté partagée avec Tournon d'Agenais : un clocher-château d'eau, il en existe deux en France. En fait, depuis la Révolution, cette église a fait l'objet de plusieurs projets de démolition du fait de sa vétusté et du peu d'habitants alentour. Mais devant l'opiniâtreté des habitants à conserver leur église, même désacralisée, celle-ci est restée debout, peu à peu vidée de son mobilier et réduite à son choeur, une statue de Saint Fiacre y était restée, statue de bois peint datant du XVIIe siècle.
Moine originaire d'Irlande, Saint Fiacre a pérégriné de l' « Ile verte » jusqu'en France, en Brie, où il avait créé un monastère au VIIe siècle. Là, il créa un grand jardin lui permettant d'avoir un potager nourricier ainsi que des herbes médicinales pour guérir les malades qui le sollicitaient car Saint Fiacre avait acquis une grande expertise en phytothérapie, ce qui lui donna le talent de guérir, notamment des hémorroïdes. Saint Fiacre est toujours représenté avec une bêche et un livre entre les mains, bréviaire ou traité de plantes ?
 
Voici une question que ne se posait sans doute pas la petite troupe de garnements venus des hameaux et fermes des alentours de Nesmes dans ces années d'après-guerre. Ils étaient écoliers à Chalais et demeuraient à Lagereuil, La Croux, Laleuf, Le Magnoux, Chalais, Rocheblond ou La Forge. Ils se retrouvaient régulièrement à Nesmes pour y jouer, allant du four à pain de Lagereuil où ils mimaient les gestes du boulanger en transformant des branches en pains et des pommes de pin en biscuits ; ils dévalaient aussi vers le moulin de l'Allemette où ils rivalisaient en lancers de cailloux plats sur l'eau pour d'interminables concours de ricochets. Mais ce qu'ils préféraient était de jouer à « chat » ou « cache-cache » dans l'église encore toute entière et leurs courses effrénées ponctuées de rires alarmaient très vite une voisine : la Louise. Agée mais toujours alerte, Louise gardait ses chèvres en contrebas de l'église et surveillait que ces galopins ne cassent pas ce qu'il restait encore à l'intérieur en leur criant de loin pour les effaroucher : "ça sent le battu !, j'vous l'dis ! ».
 
Un jour d'août 1953, par une chaleur écrasante, les «drôles» arrivèrent en courant dans l'église pour une partie endiablée de «chat perché» où fusaient les rires et les bruyantes cavalcades qui mirent Louise sur le qui-vive. Qui de Michel, Jacky, Jean-Louis, Cornelius, Jeannine ou Monique fut le coupable, on ne le sut jamais, mais l'un d'entre eux fit choir Saint Fiacre de sa niche dans un grand fracas accompagné de hurlements d'excitation et de peur. Craignant l'arrivée de Louise les enfants s'égayèrent comme une bande de moineaux et se cachèrent alentour tandis que la Louise arrivait en brandissant son «bâton à cheuv'» et maugréant en apercevant le plus hardi mussé derrière un tilleul: « Euhhhhh ! agad'donc, tu veux que j'tagide? Tu veux une fricassée de museau ?». Puis, entrée dans l'église et constatant le drame de Saint Fiacre au sol, elle se lamenta en répétant : « Mais quoi qu'y z'ont fait ? quoi qu'y z'ont fait ?». Penchée sur Saint Fiacre, elle constata qu'il était miraculeusement resté entier et, après mûre réflexion, décida de le mettre définitivement à l'abri des petits garnements. Quelques minutes plus tard elle revint avec sa brouette, chargea Saint Fiacre couché sur une brassée de paille et lié par une cordelette aux attelles et elle entreprit son périple jusqu'à Jovard où elle avait décidé de l'installer pensant l'y mettre à l'abri.
 
Si le premier kilomètre jusqu'à La Forge fut supportable malgré la chaleur de ce début d'après-midi, le reste fut un calvaire pour la Louise qui ahanait en poussant son précieux fardeau tandis que derrière elle les gamins sautaient d'un fossé à l'autre en hurlant de rire et chantonnant des succès entendus à la TSF (la radio...):« Combien pour ce chien dans la vitrine ? Ce joli p'tit chien tout noir et blanc... » ou : « Bonbons, caramels, esquimaux, chocolats ! ». De Nesmes à La Forge, Louise se retournait de temps à autre en posant sa bérouette et brandissant son bâton à cheuv' elle lançait à ses suiveurs : "ça sent le battu !,ça sent le battu ! », puis elle tirait un grand mouchoir de la poche de son tablier et s'essuyait le visage en reprenant son chemin. Arrivée à La Forge, elle s'arrêta à la pompe à eau pour se rafraîchir, mouiller son mouchoir et asperger ses pieds endoloris. En face, de l'autre côté de la route, les habitués du bistrot «Chez Maurice » quittaient leur partie de belote pour regarder cet incroyable spectacle de la Louise rouge et ruisselante de sueur à côté de sa bérouette chargée du Saint Fiacre. « Euhhhhhh, a gad don, c'est-i la Louise ?", «Eh la Louise ! T'a ti mal aux artous ?» . Tandis que les drôles laissaient là la Louise pour aller au Pierrat tout proche et sauter dans l'Anglin pour s'y asperger d'eau, les clients du Maurice s'amusaient toujours autant du duo de Louise et saint Fiacre et redemandaient un verre de «chasse-cousin » pour arroser l'événement. Après que Louise eut repris son chemin, les commentaires des curieux allaient bon train sur la balade inopinée de Saint Fiacre, tandis que Maurice servait à qui mieux mieux de son modeste cru mêlé d'eau ou de limonade pour les plus sensibles à son goût suret.
 
Le second kilomètre fut le plus difficile pour la Louise, la route montait jusqu'au carrefour du Magnoux et elle s'arrêtait de temps à autre pour reprendre souffle. Quand enfin elle aperçut la pente jusqu'au petit pont de l'Epeau, elle souffla de contentement et amorça la descente en aggripant la bêche de Saint Fiacre qui glissait dangereusement. En se signant à l'approche du cimetière de Jovard, elle y entra pour se rafraîchir encore au robinet puis arriva enfin à la chapelle où elle entra pour prier, se reposer et choisir l'endroit où installer Saint Fiacre.
 
Au frais de la chapelle Louise n'entendit pas approcher Marie, « la Pleureuse », fermière voisine de la chapelle. La « pleureuse » était bien connue alentour, une brave femme qui allait vendre ses œufs et ses lapins au marché de Bélâbre ; sa voix tremblotante, au souffle irrégulier, passant des graves aux aigus semblait toujours au bord des larmes. Curieuse de connaître la raison de l'invraisemblable équipage où trônait Saint Fiacre posé devant la porte elle murmura à l'oreille de Louise écroulée sur une chaise: « çà va-ti la Louise? »... Se remettant doucement de son épopée, Louise se secoua et elles allèrent s'asseoir sur la « pierre des morts » tout près de la chapelle et Louise commença à raconter son après-midi épuisante. La « pleureuse » l'invita à venir se rafraîchir dans son cellier tout proche où elle partagèrent un « mijot » en évoquant le prochain pélerinage de Jovard. On était à trois semaines de l'événement qui amenait chaque année des centaines de personnes venues prier la « Bonne Dame » et péleriner sur le chemin des Sept Croix. Si les commerces ambulants, buvettes et vendeurs de babioles, avaient disparu depuis les années d'après la Première Guerre mondiale, le pélerinage était toujours de mise et Jovard accueillait une foule de fidèles qui restaient à deviser après la cérémonie, échangeant des nouvelles, racontars, murmurées et informations sur la vie des familles du pays.
Lorsqu'arriva Louis, le mari de la « pleureuse », on décida d'installer Saint Fiacre dans la chapelle, derrière le pilier de gauche où ils le juchèrent sur le piedestal en hauteur où Saint Fiacre resta une vingtaine d'années. Puis, Louis décida de ramener dans sa charrette la Louise et sa bérouette à Nesmes avant qu'elle ne s'effondre de fatigue sur un banc où elle aurait pu dormir des heures.
 
Quand Saint Fiacre revint-il à Nesmes et dans quelles circonstances ? Mystère... Nul n'en témoigna. Mais un article de « La Nouvelle République » atteste que fut célébré le baptême d'une petite Magali dans les années 70 dans l'église de Nesmes où trônait Saint Fiacre...
Afin de la sauvegarder et de la mettre à l'abri, la statue fut enlevée pour restauration et réinstallée lors d'une belle cérémonie dans la chapelle de Jovard pour la fête de Saint Fiacre en août 2017.
 
Ainsi finirent les baguenaudées de Saint Fiacre au pays de Bélâbre...
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